mardi 8 janvier 2013

Ces parents là

J'ai quitté mes parents à l'âge de 24 ans. Très jeune, j'avais arrêté mes études car il était devenu évident que tout ce que je voulais faire de ma vie c'était peindre. Et c'est ce que je fis . Mes parents n'étaient pas assez riches pour me payer une école et moi même je refusais de faire des petits boulots. Pourtant j'en fis. J'appris la peinture seul, car je n'imaginais plus qu'on me dicte quoi que ce soit, mais il fallait bien rassurer mes parents qui me demandaient sans cesse si j'avais trouvé un vrai travail. Et il fallait bien acheter les toiles. Ainsi, de temps en temps, je serrais les poings, j'allais contre ma nature. Je faisais des inventaires, la plonge, le service, j'allais embêter des passants pour leur soutirer des dons. J'étais en colère contre tout mais je savais que ce n'était que pour un temps. Puisque tout l'argent gagné allait à ma peinture, voilà pourquoi il m'était impossible de quitter le "nid". La cohabitation avec les parents était de moins en moins facile. C'était de bonnes personnes bien sûr, gentils mais pas plus que ce que la politesse exigeait, et ça s'arrêtait là. Ils ne s’intéressaient à rien. La seule inquiétude qu'ils me montraient concernait mon avenir. Je savais bien que leurs craintes étaient justifiées, qu'en choisissant cette voie, je m'éloignais de la sécurité, de la normalité. Mais comment aurais-je pu faire autrement? Comment aurais-je pu travailler 8h chaque jour pour quelque chose qui aurait été stérile pour moi?
La veille de mes 24 ans, je fis ma première grande exposition. J'étais fier et heureux. Mes parents ne sont pas venus. Mes amis sont venus, les parents de mes amis sont venus, mais pas eux. L'exposition était à 1/4 d'heure en bus mais, ce soir là, ils étaient "fatigués". J'aurais pu être en colère mais j'avais deviné d'avance. J'avais appris à les connaitre. Ce n'était pas un désintéressement, du moins pas tout à fait, plutôt une sorte de mollesse, ils évitaient de faire des efforts, de devoir réfléchir ou de se rapprocher. La télé leur tenait compagnie. Je n’eus pas le temps d'être blessé car je rencontrai ce soir là une autre peintre. On se tint la main toute la soirée pour ne pas se perdre dans la foule. Quelques longs mois plus tard, je quittai avec empressement ma ville natale pour la rejoindre. Elle avait hérité de sa grand-mère d'une grande maison à la campagne. Chacun emménagea sur un étage, ainsi chacun avait son atelier. Nous n'avions pas du tout le même rythme pour peindre. Pascale se levait et aimait travailler très tôt. Ce qu'elle aimait c'était voir le jour se lever et le monde s'agiter, cela lui donnait du courage et de l'inspiration. Moi j'aimais vivre la nuit et me coucher quand le soleil se levait. La nuit me cachait aux yeux du monde et inversement, si bien que je pouvais imaginer ce que je voulais pour le peindre ensuite. Chacun travaillait donc quand l'autre dormait. Le reste du temps nous le passions ensemble, épanouis, à nous promener, à discuter, à cultiver notre jardin ou à faire l'amour. Deux ans ont passé de la sorte et je n'avais avec mes parents que des contacts téléphoniques. Ils l'ignoraient mais, dans ma tête, je me figurais être fâché avec eux. Au téléphone, ils n'avaient jamais rien à m'apprendre et me posaient sans cesse les mêmes questions, comme s'ils oubliaient tout d'une fois sur l'autre. Comme si leurs cerveaux tournaient en boucle. Quand Pascale et moi étions dans sa famille à elle, j'étais toujours étonné de pouvoir parler, rire avec ses parents. C'était tout nouveau. J'étais un peu jaloux de voir Pascale si complice avec eux. Et même quand elle m'expliquait que ça n'avait pas été toujours facile, alors j'enviais leurs disputes passées car ils avaient au moins échangé. C'était de vrais gens avec des passions, des doutes, des coups de gueule, pas des fantômes de vie.
S'il y avait de la colère en moi, il y avait tout autant de nostalgie. Quand mes parents me téléphonaient à un moment où je n'étais pas bien et que j'entendais leurs petites voix de vieux prématurés, j'avais envie de pleurer. Je repensais aux bons moments, quand j'étais petit et que j'avais encore une vision déformée d'eux, propre aux enfants qui voient leurs parents comme des géants. Un père qui en savait plus que moi, une mère autoritaire. Aujourd'hui, j'en savais plus que lui et elle n'osait plus rien dire. Parfois, trop seul dans la nuit, je me disais que je voulais rentrer chez moi, mais je me rendais compte que ce chez moi était plus un passé qu'un endroit car jamais je n'aurais pu retourner vivre là bas.
L'hiver de mes 27 ans je priai Pascale d'aller passer Noël avec eux. Toute la famille était partie ailleurs et ils se retrouvaient seuls. Et puis j'étais si heureux maintenant que je voulais juste leur montrer, les aimer, leur faire plaisir. Pascale ne les connaissait pas encore mais voyait bien que c'était important pour moi.
Nous primes donc le train quelques jours après. La vieille de Noël, le train était bondé, Pascale et moi fumes séparés de plusieurs rangées. J’eus tout le loisir de m'angoisser et de pester intérieurement contre les enfants qui hurlaient. Mon père nous attendait sur le quai. Une vague de tendre pitié m'envahit quand je vis sa tête blanche chercher partout puis, son bras à l'étroit dans un manteau rappé et trop court, nous faire signe. Je lui fis la bise mais ce geste n'avait rien de naturel. Il eu l'air aussi surpris que moi. C'est dans la voiture que l'odeur me prit à la gorge. Une odeur de poussière et de transpiration que je n'avais pas oublié. A l'appartement, la même odeur de renfermé nous attendait. Je manquais déjà d'air. Ma mère ne nous avait pas entendu rentrer, elle était sur le canapé devant la télévision. Enfin elle nous vit et avança vers nous avec sa démarche tordue, elle semblait être plus petite et avait pris quelques kilos, elle devait utiliser une canne pour marcher. Elle avait pourtant juste 56 ans. Le sapin trônait à droite du canapé, elle me le désigna toute fière. Je lui souri, ravalant le fait que je le connaissais par coeur, qu'il avait toujours la même décoration, qu'ils se contentaient de le monter ou de le descendre de la cave sans le défaire. Elle embrassa Pascale, sincèrement heureuse de la rencontrer enfin, puis nous allâmes déposer nos bagages dans mon ancienne chambre. Celle-ci avait bien changée. Ils avaient entreposé leurs meubles en trop mais ces derniers étaient resté vides. Un lit de camp avait été monté ainsi que deux sacs de couchage. Le lit n'avait pas de draps.
L'après midi nous n'avions rien à faire, nous étions dans la salon pendant qu'ils regardaient la télévision. Pascale me fit des gros yeux. Je proposai une promenade pour montrer la ville à Pascale mais ma mère était fatiguée et mon père ne voulait pas sortir sans elle! Nous demandâmes alors s'il fallait ramener quelque chose pour le réveillon mais ils avaient tout prévu et ne buvaient pas. Nous les laissâmes donc et, dehors, Pascale m'avoua qu'elle n'avait pas tout compris et se demandait comment j'avais fait toutes ces années. Je me sentis soulagé de voir que ma colère était justifiée. Surtout venant d'elle qui avait été si sévère avec moi quand je disais du mal de ma famille. Mais j'étais aussi triste et honteux, je ne voulais pas que, même une seule seconde, elle me compare à eux ou trouve une quelconque ressemblance et à la fois j'aurais tellement voulu lui montrer et être fier de mes origines. Plus elle les critiquait plus je voulais leur trouver des excuses. Mais il n'y en avait pas.
Nous rentrâmes pour le diner. La télé fut enfin éteinte après une émission culinaire que ma mère adorait. Elle avait d'ailleurs des tas de livres de cuisine qui prenaient la poussière. Je n'avais que peu d'espoir pour le repas mais si j'en eu ils s'envolèrent quand elle ouvrit le four et sorti les pizzas. Des pizzas du boulanger, tout de même, insistèrent-ils. Le soir, je priai chacun pour ouvrir les cadeaux tout de suite, redoutant une soirée-télé. J'avais acheté à mon père une BD très rare et à ma mère un album rempli de vieilles photos. Ils furent ravis et moi fier de mon coup. A leur tour, ils m'offrirent un chèque, ce qui ne m’étonna pas. La petite carte qui l'accompagnait, où était noté un "bon Noël" tremblant, représentait un chien que j'avais adoré durant mon enfance. Je me raccrochais à cette petite attention espérant que ce ne fut pas un simple hasard. Un relan d'amour m'envahit, j’eus honte de mes mauvaises pensées. Je me sentais coupable et n'avais qu'une peur, qu'ils puissent savoir, qu'ils puissent être blessé.
La nuit arriva, je laissai mon lit à Pascale et pris le lit de camp qui grinçait et me butait dans le dos. Heureusement que Pascale était là, mais quand elle s'endormit, je me retrouvai seul dans le noir de cette pièce où j'avais trop vécu. L'odeur m’empêchait de respirer, mes pensées m’empêchaient de dormir. Cette pièce avait été mon refuge tant d'années mais aujourd'hui elle n'était plus rien. Elle avait pris l'odeur et l'absence des autres pièces. Je n'étais plus en paix. Les murs noirs m'engloutissaient, me rappelant ma jeunesse ô combien solitaire. Seul, enfermé pour les fuir, refusant d'aller à l'école, refusant d'aller travailler, avec juste l'envie de recouvrir la toile blanche de fureur, de passion. Je m’endormis au petit matin en regardant Pascale car c'était la seule chose qui me rassurait.
Le lendemain fut autre, je ne sentais plus l'odeur, évitant de me dire que je m'y étais déjà habitué. J'aidai ma mère aux fourneaux. Le menu de Noël était toujours le même. Petit-pois, cardons et dinde. J'oubliai un instant que ma famille était ce qu'elle était et, loin du regard de Pascale, pris plaisir à parler avec ma mère de choses sans intérêt. Elle était comme une enfant, trop recroquevillée sur elle même mais attendrissante dans sa maladresse. Je pensai alors en cet instant, que jamais je n'aurai d'enfants. J'avais l'impression d'en avoir déjà eu et d'être fatigué de devoir élever. Je me souvins que, quand j'étais encore chez eux, dès que je découvrais quelque chose je leur en parlais lors du repas -seul moment où l'on se voyait- ils ne connaissaient jamais, ils n'écoutaient qu'à moitié sans tout comprendre. J'aurais tant voulu avoir des parents qui me parlent de philosophie, de musique, même d'histoire, même de leur histoire, avec qui j'aurais voyagé ailleurs que dans ces murs, qui auraient eu une bibliothèque remplie par autre chose que des BD et des romans à l'eau de rose. Avoir une maman qui cuisine, un papa qui lit le journal, ou l'inverse. Une maman qui mette du parfum et un papa élégant. Il avait fallu me débrouiller, laisser mon appétit de côté, me débrouiller pour apprendre, pour avoir envie d'apprendre. Je la sentais en moi parfois cette mollesse et ça me faisait horreur. On ne peut cependant pas changer les gens, il faut se contenter de ce qu'ils nous donnent. Eux aussi devaient sentir ce fossé entre nous, souffrir du manque de compréhension. Comme si nous étions des étrangers qui se connaissaient trop. Ou peut être qu'ils n'y réfléchissaient pas et laissaient filer la vie sans rien y changer. J'allais retrouver MA vie le soir même, une vie qu'ils ne soupçonnaient pas, dont ils ignoraient la beauté, la lumière. J'aurais aimé tout partager avec eux. mais ils ne posaient jamais de questions, ne demandaient pas de photos de la maison, ne répondaient jamais aux invitations. J'étais encore trop proche de ces années passées avec eux pour accepter qu'ils aimaient ainsi, j'étais encore trop jeune pour ne plus avoir peur de devenir comme eux. Pour ne plus leur en vouloir et les accepter tel qu'ils sont. Mais j'y arriverai. Je sais bien que mon amour est là au fond, tant il me fait mal. Tant il est illogique. Et qu'il faut juste m'éloigner pour l'accepter.
Après le repas de midi, Pascale et moi pliâmes nos valises et embrassèrent ma mère. Nous ne nous étions pas vu depuis longtemps et j'aurais aimé lui manquer, mais elle nous salua comme si nous allions revenir le soir même. Dans la voiture, je regardais les rues trop familières, j'étais chez moi mais je ne l'étais plus. Je les connaissais trop pour les voir vraiment.
A la gare, le train ne partit pas tout de suite et je voyais mon père scruter chaque fenêtre pour tenter de nous apercevoir à l’intérieur. Cette image fut insoutenable. Je laissai Pascale s'assoir et retournai près de la porte pour lui dire un dernier au revoir, pour ne pas le laisser seul sur ce quai, mais il ne m’entendit pas l'appeler. Elle se referma et le train se mit en mouvement, je le vis lever le bras hésitant, dans la mauvaise direction. Je pensai qu'il allait me voir quand j'allais passer à son niveau mais les vitres devaient être décidément trop sales. Je le voyais faire au revoir aveuglement et puis je ne le vis plus.

6 commentaires:

P. a dit…

Un texte qui me touche particulièrement, j'ai l'impression que tu y décris ma famille et c'est vrai que je jalouse souvent les parents des autres pour cette raison... Troublant!
Des bisettes,
Pandore

wens a dit…

Terriblement bien vu, ce texte ferait un bon scénario pour un court métrage, on imagine bien les "non-dit" joués par des comédiens.
Féebrile, grâce à votre blog, j'ai découvert la musique du groupe Ödland, et j'aime beaucoup, je viens de commander leurs CD.

Féebrile a dit…

C'est chouette. Merci!

Yasmina a dit…

J'ai rarement pleuré à chaudes larmes en lisant un texte. Tout arrive. Il est d'une justesse si troublante.

Anonyme a dit…

Ce texte m’a réellement bouleversé. Ce n’est ton meilleur mais il résonne tellement en moi et je dois dire qu’il tombe à pic. Cette « mollesse » dont tu parles, c’est exactement ça. Le dégoût et l’amour qui inconditionnellement, est toujours là, cette culpabilité et ce tiraillement permanent… Merci pour la justesse du ressenti

Mina

Féebrile a dit…

Eh ben, je ne m'attendais pas qu'il touche autant!!