lundi 13 février 2012

Ratfinger

"Il a encore appelé" me dit mon assistante quand je fus de retour au bureau. Devant son air contrarié, je dus lui raconter comment j'avais rencontré ce fameux personnage.
Il y a environ un mois, je me dirigeais vers le métro pour me rendre au travail, j'avais en main quelques manuscrits que je lisais d'un œil dès que je le pouvais, j'étais en effet très en retard dans ma lecture. Puis, au moment de traverser la grande avenue, alors que j'étais plongé dans un paragraphe que j'essayais de décortiquer tant l'écriture s’emmêlait, je sentis que je tombais en avant, trébuchant sur je ne sais quoi. J'aurais pu finir écrasé si Ratfinger ne m'avait pas tiré en arrière au dernier moment. Il m'avait sauvé la vie. Non content de cet acte héroïque, il insista pour m'accompagner aux urgences. Au final, je n’eus pas même une égratignure et c'est Ratfinger qui sortit avec le bras dans le plâtre, c'est mon poids qui, avec le choc, l'avait cassé. A la fois honteux et reconnaissant je voulus le remercier, il refusa l'argent, je l'invitai alors au restaurant. Il était déjà midi. Nous parlâmes d'un peu de tout, comme si nous nous connaissions déjà. Il était d'une gentillesse et d'une douceur étonnante. Vers la fin du repas mon téléphone sonna, c'était le bureau qui s’inquiétait de mon absence, je les  rassurai et raccrochai. Ratfinger me demanda alors tout naturellement quel était mon métier. Je lui répondis donc que j'étais rédacteur au magazine "Lis Tes Ratures". Il fit de gros yeux ronds et bafouillant presque me dit:
"Et est ce que par le plus grand des hasards vous seriez Mr Leblanc?
- C'est effectivement moi!
- Mais c'est complètement fou! Je dévore vos articles et je vous ai déjà envoyé plusieurs nouvelles, il rajouta moins souriant, mais je n'ai jamais été publié..."
Je lui expliquai un peu gêné que je recevais des centaines de manuscrits par mois et qu'il m'était difficile de n'en choisir qu'un à chaque numéro.
Le repas se termina et nous primes congé. Je lui dis que nous pourrions remettre ça un jour mais, même si j'avais passé un agréable moment, je pensais ne plus jamais le revoir. Cependant, une semaine plus tard je reçus en envoi prioritaire un manuscrit de Ratfinger, me demandant, au minimum, un avis d'expert sur celui ci. Vu la montagne de travail que j'avais à ce moment là, je laissai trainer la chose. Mais alors il appela ponctuellement pour avoir des nouvelles.
Je finis mon histoire et mon assistante me regarda de l'air qu'ont les mères qui grondent gentiment leurs enfants, elle me dit:
"Lisez la donc Jacques, je n'en peux plus d'entendre sa voix mielleuse au téléphone." Je lui promis d'y jeter un œil immédiatement. Une fois seul dans mon bureau, j'observais les feuilles de Ratfinger. Après tout c'était un homme sympathique, je l'imaginais bien rangé, surement marié, poli, travailleur, avec pour seule passion l'écriture, il méritait mon aide. Et après tout il m'avait sauvé la vie. Mais néanmoins, je ne pouvais m’empêcher de voir ces lignes, en plus de son acharnement, comme un affront, comme si ma vie équivalait à une simple nouvelle. Je n'arrivais pas à lire au delà des trois premières lignes, ce qui fut un exploit tant ma vue se brouillait. Je ne pouvais toutefois décevoir Ratfinger, ni le laisser continuer à appeler mon assistante, je lui téléphonai donc précipitamment comme si maintenant chaque seconde était de trop. Il décrocha et je lui dis que sa nouvelle était excellente. Il eut le souffle coupé et me remercia des dizaines de fois mais il rajouta hésitant:
"Et croyez vous que... elle pourrait être publiée?
Je paniquai.
- Eh bien elle a le niveau mais malheureusement nous avons déjà choisi la nouvelle du mois.
- Je comprends." dit-il avant de raccrocher un peu triste.
Je n'entendis enfin plus parler de lui durant un mois, savourant ma tranquillité retrouvée, je finis par ne plus du tout penser à lui. Malheureusement Ratfinger n'avait pas abandonné. Quand mon assistante vint me dire que c'était lui au bout du fil, je fus choqué comme si son nom sortait d'un ancien rêve, il me fallut quelques secondes pour demander à mon assistante de répondre que je n'étais pas là. Et le même manège que précédemment se produisit, à chaque sonnerie, je tremblais. Il trouva même mon domicile. J'habitais alors avec ma mère qui était malade. Cela me mit très en colère qu'il l'embêta ainsi, en effet, il avait laissé un message disant que je lui avais promis la publication du mois prochain et qu'après ce qu'il avait fait pour moi je le lui devais bien. Je me sentais pris au piège, comme si Ratfinger avait été un tas de sable mouvant qui m'aspirait pour m’étouffer. Vaincu, je finis par lire sa nouvelle. Je ne savais pas, au fond, ce que j’espérais y lire mais si elle avait été réellement excellente cela aurait tout arrangé. Malheureusement je la reconnue, je l'avais déjà reçue à plusieurs reprises et à chaque lecture je l'avais trouvée plus pitoyable encore. En elle-même, elle n'était pas si mauvaise mais l'écriture était bateau comme une énorme caricature de la "bonne pensée", fade et anecdotique. Je ne pouvais toutefois pas le lui dire. Pouvais-je briser le rêve de celui qui m'avait sauvé la vie? Je me sentais lâche et menteur et je détestais ça. Mon moral en prit un coup, étant sans cesse aux prises de sentiments contraires. J'avais pitié de Ratfinger qui mettait tant d’énergie dans la poursuite de son rêve, mais en même temps, dans les miens, je le voyais me pousser sur la route pour me sauver ensuite, afin d'avoir envers lui une dette éternelle. Je me faisais peur tout seul et Ratfinger continuait son manège en se présentant maintenant en personne au bureau et à mon domicile. Voyant que je ne pourrais jamais m’échapper des griffes de mon sauveur, je le reçus enfin et convint avec lui de le publier au prochain numéro. Il sua littéralement de joie. Je tins évidemment parole. Je me disais que, oui, sa nouvelle était mauvaise mais qu'au pire les lecteurs prendraient ça pour une erreur passagère. A sa sortie en kiosque, on m'envoya effectivement quelques messages désagréables, des fidèles déçus du tournant du magazine. J'essayais de ne pas en être blessé sachant que je me rattraperais le numéro suivant et qu'au moins j'étais débarrassé de ma dette et de Ratfinger. Cependant, je reçus avec ceux là des messages bien différents. Des personnes qui, elles, avaient été enfin contentes de lire un texte qu'elles comprenaient et qui leur parlait. J'étais atterré mais cela ne s'arrêta pas là. Le blog que tenait Ratfinger eu des records de visites. On loua son génie du dépouillement, sa simplicité et ce quotidien qu'il décrivait et qui pouvait toucher tout le monde. Et comme il avait été publié dans ma revue cela ne pouvait être que gage de qualité. On publia son blog tel un roman. Il eut un grand succès. Il fit des plateaux télé, des interviews... Le plus ironique dans tout ça c'est qu'à chaque fois, il citait mon nom comme étant le seul qui, au départ, avait cru en lui.

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