vendredi 1 juillet 2011

Le voyage

A trente ans je n'avais jamais quitté ma campagne, j'habitais une ferme avec ma mère où nous élevions des poulets. Le travail n'était pas trop pénible mais il prenait tout mon temps, étant seul à m'en occuper. Mon père était parti juste après ma naissance ainsi, par peur d'être de nouveau abandonnée, ma mère m'avait toujours tout donné, ce travail à la ferme bien sur mais elle me comblait aussi d'amour, de présents et s’inquiétait à tout instant. A certains moments de ma vie cette constante affection m'avait pesé mais aujourd'hui je m'y étais habitué, je ne peux pas dire que j'en profitais mais il était agréable d'être autant choyé.
Un soir, alors que je rentrais de mes poulets, un ami de ma mère discutait à table avec elle, ma mère pleurait. Je crus que de graves choses s'étaient produites mais quand il me vit l'ami Boris m'invita à m'asseoir:
"Will, j'en ai parlé à ta mère et si tu es toi aussi d'accord, j'aimerais que tu me rendes un important service. Comme tu peux le voir ma jambe est dans le plâtre, je suis tombé de cheval, mon médecin m'interdit tout déplacements pénibles pendant plusieurs semaines. Le problème Will c'est que demain je dois partir à la grande ville diriger et surveiller la vente des terrains de mon père, mon ex femme voulant en récupérer la moitié alors que cette sangsue n'en a pas le droit. Je sais que plus jeune tu t'étais lancé dans des études de droit, même si tu ne les as pas fini, tu es la personne la plus compétente pour m'aider. Alors je t'en prie, peux tu y aller à ma place, surveiller tout ça, mon avocat se charge de tout mais je manque de confiance et cela m’enlèverait un énorme poids si je savais que quelqu'un d'ici veillait au bon déroulement des affaires. Il va s'en dire que je payerais le déplacement et une chambre sur place, ainsi qu'un garçon pour s'occuper de votre ferme en ton absence."
J'acceptai, ne pouvant refuser ce service. Il ne savait pas combien de temps cela durerait, quelques jours comme quelques semaines, selon l'humeur de son ex-femme. Dans mon lit le soir, je ne trouvais pas le sommeil, je partais le lendemain et cela me faisait tout de même assez peur, je n'avais pas eu le temps de m'habituer à cette idée. J'allais quitter la ferme et ma mère pour la première fois. Je m'en sentais capable évidemment mais l'inconnu m’inquiétait malgré moi. J'avais réussi à dormir peut être deux heures quand le coq chanta, je préparai ma valise, un peu tremblant, ayant peur d'oublier des choses essentielles. Ma mère m'attendait déjà dans la cuisine.
"Tu reviendras, me dit-elle, tu reviendras vite, hein! Je savais que tes études étaient une mauvaise idée, voilà dans quel pétrin ça te met, si ça n'avait pas été pour Boris..."
Puis midi arriva et ma mère me conduisit à la gare. Devant le train elle me serra, pleura et implora un retour imminent. On siffla et j'entrai dans le train, séparés par la vitre ma mère me semblait soudain très lointaine.
Durant le voyage j'imaginais comment mon séjour allait se passer, j'essayais de me souvenir de mes jeunes études et compris que je ne les avais pas tant oubliées. L'avocat chargé de l'affaire m'attendait à l'arrivée. C'était un homme, guère plus âgé que moi, très bien habillé, propre, souriant... Très différent de moi au final, pourtant le courant passa très vite, je me sentis à l'aise avec lui, sans doute cela fut il réciproque, car nous nous vîmes souvent par la suite, même après les rendez-vous. Je n'avais jamais vraiment eu d'amis, par manque de temps, mais grâce à Gustave je compris que j'avais vraiment perdu quelque chose. La journée, il y avait donc les rendez-vous avec l'ex-femme et son avocat, beaucoup de cris, de mauvaise fois, je surveillais ça d'un oeil atterré, plaignant ce pauvre Boris qui avait dû vivre avec elle pendant 10 ans. Bien sur ce n'était pas tout les jours, ainsi j'avais beaucoup de temps pour moi, ce qui n'était plus arrivé depuis mon adolescence. La journée je tournais un peu en rond, m'ennuyais, mais je ne pouvais pas dire que c'était désagréable, je me levais tard, allais manger au café et le soir je retrouvais Gustave. Nous allions dans des bars et j'avais l'impression de retrouver ma jeunesse. Nous buvions énormément, je n'avais plus l'habitude et j'étais rapidement saoule, alors nous nous promenions dans la nuit, nous draguions les quelques filles encore dans les rues, nous escaladions des barrières pour nous poser dans des parcs vides, à regarder le ciel, les étoiles s'il y en avaient, à parler de nous, du monde. J'attendais ces soirs avec impatience.
L'affaire de Boris fut réglée (positivement) en deux semaines mais je suppliai Gustave de ne pas l'annoncer tout de suite à Boris et restai deux autres semaines. Elles furent encore meilleures, car j'avais l'impression de les avoir volées au temps. Je sortais, me saoulais avec Gustave, une nuit sur deux, voyais parfois une fille, rencontrée un soir, qui m'emmenait à des soirées et des diners. Nous nous amusions à nous séduire, sans toutefois aller très loin, ce qui était agréablement frustrant. Elle me faisait rencontrer une quantité de gens mondains, parfois sympathiques parfois détestables, je devais faire beaucoup d'efforts pour être à mon tour sympathique ou détestable, bien qu'être détestable avec des gens imbuvables n'était pas très difficile.
Un soir je me mis à pleurer sur l'épaule de Gustave. Nous parlions du bonheur, du chemin que nos vies avaient pris. J'avais pleuré car la vie de Gustave était merveilleuse et cela me renvoyait à la mienne. Je me rendis compte que, bien qu'elle ne fut pas ratée, ma vie n'était pas totalement heureuse.
Je finis mon séjour, seul, déprimé, le rythme de vie ici m'avait éreinté. De plus, je voyais le jour du départ se rapprocher inexorablement et j'avais l'impression que j'étais un prisonnier qui attendait sa mise à mort. Ou plutôt était ce un mort, libre de lui même, qui attendait sa mise en prison. Je n'avais plus de raisons de rester, je ne voyais plus Gustave, Boris avait appris la bonne nouvelle et la location de la chambre touchait à sa fin. Alors finalement je due me résigner à prendre le train du retour. Je n'étais pas vraiment triste. Mais j'avais l'impression qu'on m'arrachait quelque chose. Je ne savais pas quoi. Gustave me manquerait évidemment mais je savais que j'oublierais vite, si j'avais aimé sa compagnie c'était parce que j'avais enfin pu parler de moi à quelqu'un d'autre que ma mère. Plus le train s'approchait de chez moi plus je sentais mon coeur se serrer et mon corps se faire si lourd que j'avais du mal à respirer. Peut être était ce l'effet secondaire de tout cet alcool ingurgité pendant un mois. Le train arriva et je dus me faire violence pour en descendre. Ma mère se jeta sur moi en pleurs, je ressentis son contact comme un brutal coup de massue, l'odeur de poulet de ses cheveux me donna envie de vomir, je la regardais et j'avais l'impression de ne l'avoir jamais quittée, que mon voyage, ce mois entier dans la grande ville, n'avait été qu'un rêve, un fantasme. Je refusais cette idée, je voulais pleurer, je voulais y retourner, mais pour où et pour faire quoi? Je n'avais rien là bas et j'avais tout ici.
Dans la voiture je regardais le paysage défiler, je connaissais chaque chemin mais je n'avais plus de tendresse pour eux. La ferme se rapprochait et je la reconnaissais trop bien, l'odeur de poulet, de plumes, de sueur imprégnait toute la nature environnante. C'était dégoutant, je ne l'avais jamais remarqué avant. Moi aussi j'avais dû sentir ainsi le poulet.
Ma mère avait mis les petits plats dans les grands pour mon retour. Mais je n'avais plus gout à rien, tout était infect, mal cuit, rien à voir avec les repas de la grande ville. Ma mère m’assommait de questions, pour savoir ce que j'avais fait, mangé, visité. Je peinais à lui répondre, je voulais garder tout ça pour moi, tout ses souvenirs, égoïstement pour ma mémoire seule.
Les jours passèrent, je ne pouvais pas dire que j'étais mécontent d'être rentré, je retrouvais mon quotidien, mes repères, mine de rien la grande ville, l'alcool et tout les gens rencontrés m'avaient épuisé. Pourtant, alors que je reprenais mon travail avec un peu plus de joie chaque jour je n'arrivais pas à me défaire de ce malaise latent que je ne pouvais expliquer. Si j'avais voulu mettre des mots dessus cela n'aurait fait que trahir cette étrange sensation qui s'emparait de moi, tant elle fourmillait de sentiments différents, parfois contraires. Si j'avais été extérieur à moi même je me serais simplement dit que la ville me manquait et qu'ici la routine et ma mère m'étouffait. Bien sur, je pense qu'il y avait de ça, seulement j'aimais ma routine, j'aimais évidemment follement ma mère et là bas en ville rien ne me manquait spécialement. Ces deux endroits étaient trop différents pour être comparés. Mon voyage là bas n'avait été qu'une sorte de parenthèse, presque extérieure à ma vie et si j'y retournais je n'aurais rien à y faire, contrairement à ici. Pourtant...
Je tombai finalement très malade. Les jours suivants je ne quittais plus mon lit, je ne faisais plus rien, je ne faisais que ressasser tout ça. Les nuits étaient horribles, j'avais d'affreuses poussées de fièvre, j'hurlais dans mon sommeil, suais à grosses gouttes, j'avais mal dans tout le corps. Puis enfin l'envie de partir s'imposa à moi, elle me fit peur car je n'avais aucun but, mais cela me dévorait. Il fallait que je parte. Peut être ma maladie s'était elle transformée en folie car je pris ma valise (que je n'avais pas défaite) et laissai un mot à ma mère. Je savais que le jeune garçon qui s'était occupé de la ferme en mon absence serait heureux d’être de nouveau engagé, définitivement. Je ne m’inquiétais donc pas. Une fois que cette décision fut prise et acceptée par moi même, toute sorte de malaise s'envola, je n'étais plus que serein, soulagé. Je regardai une dernière fois ma mère endormie et ne ressentis plus de colère. Le soleil se levait doucement dehors et je me mis à descendre la route à pied, je retrouvai chaque chemin, chaque maison, chaque arbre, chaque fleur et m'attendris devant eux, comment avais je pu en être dégouté, alors qu'ils avaient été les témoins de mon enfance, de ma vie ici.

2 commentaires:

pierre le cornec a dit…

we leave the comfort zone, and find new and amazing things, and we are changed, yet, I feel, we never fully lose our desire for the past... please write more and more, always...

pierre le cornec a dit…

PS: Also nice to listen to the music and read, though I can't, as I must translate your text.... very creative idea :)))