samedi 5 mars 2011

Le sosie

Aujourd'hui je ressens le besoin de coucher sur papier toute cette histoire qui a finalement hantée une bonne partie de ma vie. Les noms et les lieux ont été changés par soucis d'anonymat.
Je m'appelle Philippe et j'ai, à l'heure où j'écris ces lignes, 62 ans, j'espère d'ailleurs que mon âge avancé pardonnera certains oublis mais j'essayerais néanmoins de retranscrire l'histoire le plus fidèlement possible. A l'époque où cette étrange affaire débute j'ai 27 ans et je viens d'être nommé inspecteur de police. Je n'en dirais pas plus sur ma personne car je souhaite simplement me poser en témoin et je n'ai, de toute façon, ici qu'un rôle secondaire d'observateur. La première enquête officielle qu'on me confia marqua à jamais mon esprit. Un homme, Georges Cyprès, avait tenté d'empoisonner sa femme qui avait survécu mais était dans un état grave. Rien d'extraordinaire à première vue mais Mr. Cyprès affirmait n'avoir rien fait et qu'elle s'était elle même empoisonnée, il avait été tellement violent qu'on l'avait interné le temps de faire un bilan sur son état mental. Je retrouvais le médecin en charge de Cyprès, il m'accueillit dans son bureau qui ne sentait rien d'autre que cet odeur de propre, de vide qui m'effrayait tant à l'époque.
"Cher inspecteur, le cas de mr. Cyprès est plus complexe qu'il n'y parait, il semble avoir perdu pied avec la réalité, il souffre à première vue d'un délire de persécution mêlé à un délire d'illusion des sosies.
- Pouvez vous être plus clair docteur?


- Eh bien cet homme est persuadé que sa femme a été remplacé par un sosie et qu'elle lui veut du mal. Il nie bien sur avoir voulu l'empoisonner, que c'est elle et que cela fait partie de son plan, je cite, diabolique. Nous avons retrouvé dans son sang des traces d'alcool et de drogue, possiblement responsable de ses délires, nous sommes en train de sevrer son organisme, vous ne pourrez pas l'interroger avant plusieurs jours."
Je quittai donc le docteur avec cette désagréable impression de rentrer bredouille et visitai les bibliothèques pour me renseigner sur cette illusion des sosies plus communément appelée, je l'appris, syndrome de Capgras. La personne atteinte reconnaissait certes ses proches physiquement mais n'éprouvait aucun affect envers elles, son cerveau malade en déduisait donc qu'il s'agissait de sosies ayant remplacé la ou les personnes aimées.
Il me fallut attendre la semaine suivante pour pouvoir interroger Cyprès. Selon le médecin il avait cessé de parler de sosies mais niait toujours la tentative de meurtre. J'entrai dans sa chambre qui ressemblait plus à une cellule, et le petit homme que je vis, assis sur le lit, le corps enfoncé dans l'oreiller, m'emplit de pitié. Il avait la cinquantaine, des cheveux déjà tout blanc, un air profondément triste qui marquait son visage de larges sillons. On sentait qu'il avait perdu des kilos par rapport à sa morphologie habituelle, son corps, couvert d'une robe blanche à manche courte, semblait flasque comme si on avait aspiré ses muscles ou sa graisse. Je demandai au personnel qu'on me laisse seul avec lui, alors on lui attacha les mains "par mesure de précaution". Georges ne disait rien. Je m'assis sur le rebords du lit et il leva enfin les yeux sur moi. Ses sourcils très épais et longs donnaient à son regard une tristesse infinie, ils me firent penser à ceux de mon vieux chien. Peut être était ce pour ça que je me senti si familier avec cet homme, mais je n'en oubliai pas mon devoir. Après lui avoir rappelé quelques formalités et les accusations qui pesaient sur lui, je lui demandai simplement sa version des faits.
"Mon petit, tu pourrais être mon fils, permets moi de t'appeler comme ça. Mon petit je n'ai plus aucun espoir, j'ai cherché en vain à me défendre mais plus je me défendais moins on m'écoutait et plus ils m'endormaient avec leur drogue... Je n'en ai jamais pris de la drogue, ils mentent. Sais tu ce que ça fait de s'égosiller, d'hurler son innocence devant des gens qui te sourient avec leurs "mais oui, mais oui". C'est à se cogner la tête par terre. Cela m'a rendu fou, ça, mais pas autre chose, crois moi.
- Qu'en est-il de votre femme? Vous savez qu'elle est toujours à l'hôpital. Vous niez toujours l'avoir empoisonnée?" Il soupira et regarda par la fenêtre, il sembla y voir quelque chose d'amusant, il toussa soudain avant d'avouer:
"Non je ne le nies plus, j'ai bien voulu l'empoisonner. Mais!... Mais j'en ai été obligé.
- Comment ça?
- Ce n'était plus ma femme...
- Expliquez-vous.
- Eh bien, pour ça je dois vous raconter depuis le début. C'était il y a un mois environ, ma femme était partie une semaine à l'enterrement de sa mère en Bretagne, je n'avais pu la suivre à cause de mon travail et de toute façon je n'avais jamais aimé sa mère. Seulement quand elle est rentrée de son voyage, ce n'était plus la même. Je ne veux pas dire qu'elle avait changé d'une quelconque manière, physiquement elle était la même, pourtant je ressentais un subtil changement. Je ne saurais pas le dire avec des mots. D'abords je cru qu'elle déprimait à cause de la mort de sa mère et que c'est ce qui me paraissait différent. Mais ce sentiment ne me quitta pas et sans m'en rendre compte je me suis mis à l'observer et plus les jours passaient plus son comportement était étrange, hors du commun. La première chose que je remarquais c'était que ses grains de beauté n'étaient plus à la même place, c'est vrai que c'est une chose à laquelle on ne fait pas vraiment attention mais ça me semblait tout d'un coup évident. Et puis il y avait ses cheveux qui étaient plus longs d'au moins deux centimètres, ne me dites pas qu'en une semaine les cheveux poussent d'autant, c'est impossible. Ça c'était pour les traits physiques mais ses habitudes aussi différaient légèrement. Elle était sujette à des insomnies et se levait la nuit alors qu'elle avait toujours dormi comme un loirs. Un jour je l'ai trouvé en train de fouiller dans mes affaires, elle me dit qu'elle cherchait des photos de sa mère mais je n'en cru rien. Un autre soir elle se blottit contre moi, j'eus un mouvement de recul, je n'avais bien sur jamais refusé de moments intimes avec ma femme, au contraire même, mais là je sentais sa peau chaude et ça me dégoutait, je ne l'aimais plus et c'était atroce. J'avais quitté une femme, ma femme, que j'aimais à la folie et une semaine plus tard j'avais retrouvé cette... chose. Petit à petit je compris. Ce n'était plus ma femme. Je pense que durant son voyage en Bretagne on l'a tué et un sosie a pris sa place.
- Mais pourquoi aurait on fait ça?
- Je ne sais pas, pour me faire du tord, me tuer à mon tour peut être? Après tout le docteur dit que j'étais drogué, c'est elle qui a du m'en faire prendre, cette sale sorcière hideuse. Vous comprenez maintenant, vous comprenez qu'il fallait que je m'en débarrasse, que ça ne pouvait pas continuer, que cette pourriture devait crever." Malgré les liens qui l'entravaient, il me prit le bras et le serra entre ses doigts osseux. "Elle est encore en vie, vous devez faire quelque chose, elle viendra me faire du mal à son réveil pour se venger, elle ou un autre sosie, vous devez absolument m'aider, mettez moi en prison s'il le faut. Oh oui envoyez moi en prison, elle ne pourra plus m'atteindre". Il continuait à me tordre le bras en répétant des injures, je du appeler les infirmières pour qu'elles le calment. Il s'endormit et je reparti sous le choc, le docteur le remarqua et me prit à part.
"Inspecteur ne vous laissez pas perturber par ses divagations, les patients atteints de ce genre de troubles peuvent être très persuasif, puisqu'eux même pensent dur comme fer que c'est la réalité, même s'ils admettent que c'est étrange. Cet homme est gravement malade, il va de soi que sa place est en hôpital psychiatrique et non en prison, j'espère que vous en conviendrez." Bien sur j'en convenais, mais mes supérieurs, une fois que Cyprès ne nia plus l'empoisonnement voulurent l'envoyer en prison. L'affaire fut classée rapidement mais lors du procès, avec l'aide du docteur et de son avocat, je me battis pour que Cyprès soit interné et non emprisonné. Évidemment c'était une prison pour une autre mais dans l'une il serait soigné. Nous eûmes gain de cause. Malheureusement une semaine plus tard Georges mourut des suites de la maladie neurologique qui avait causée ses actes de démence. La nouvelle m'accabla un temps et puis j'appris que Mme Cyprès était, elle, enfin sorti de l'hôpital. J'eus l'irrépressible envie de la rencontrer. J'allai sonner chez elle et la trouvai en discussion avec une amie. Bien qu'elle eu le double de mon âge je la trouvai très belle. Je m'excusai de les déranger et me présentai. Son amie soupira "Quelle histoire abominable pour ma pauvre Madeleine, elle perd sa mère et voilà que c'est au tour de son mari devenu complètement fou, un homme si gentil pourtant... Et dire qu'il l'accusai d'être un sosie, c'est affreux non? Son propre mari, la personne que vous aimez le plus au monde qui ne vous reconnait plus, qui vous traite comme une inconnue..." Madeleine poursuivit des sanglots dans la voix:
"Il n'avait pas compris que j'étais anéanti de chagrin par la mort de ma mère, je n'en dormais plus. Vous savez que je n'ai pas pu aller le voir une seule fois avant sa mort? De toute façon si c'était pour qu'il me regarde avec ses yeux vides d'amour il ne valait mieux pas." Son amie nous quitta et nous continuâmes à parler de tout et de rien, emportés par une étrange complicité naissante. La nuit tomba sans que l'on ne s'en aperçoive. Au moment de partir, elle m'embrassa tendrement sur la joue comme si ce fut naturel.
"J'espère de tout cœur que votre douleur s'apaisera, lui dis-je
- Je vous remercie Philippe, je sais que vous avez tout fait pour que mon mari ne soit pas envoyé en prison. Merci beaucoup."
Je ne la revue plus, elle tenta de me joindre un jour mais je ne sais pourquoi, je préférai m'éloigner le plus possible d'elle et de cette affaire.

Je pourrais arrêter l'histoire ici, peut être le devrais-je même, mais par soucis d'honnêteté et parce que j'en ai simplement besoin, voilà ce qu'il s'est passé il y a de ça deux semaines.
Je ne pensais plus à cette histoire ni à cette femme et j'étais à la retraite depuis quelques années déjà, je coulais des "jours heureux" dans ma petite maison avec mes deux chiens. Rien d'extravagant ou de passionnant depuis longtemps dans ma vie. Et puis j'ai reçu cette lettre, signé M. Cyprès, elle me demandait de venir à son chevet au plus vite. La curiosité me vainquit et je me rendis dans une maison de retraite qui n'était étrangement pas très éloignée de chez moi. J'eus quelques peines à la reconnaitre couchée dans son lit, vieille et presque morte. Mais son regard... son regard était toujours aussi beau. Elle chassa son infirmière et me prit la main. Je me souviens de chacun de ses mots, j'en ai le cœur qui s'emporte. Sa voix était brisée.
"Philippe, j'ai longtemps voulu vous revoir et maintenant... Je suis bientôt morte, je le sais, quelques semaines encore, sans doute. J'ai souffert toute ma vie. Je vais mourir seule. Je n'ai pu appeler que vous. S'il vous plait ne me jugez pas et pardonnez moi. Vous souvenez vous l'histoire qui nous a fait connaitre un jour? George... Moi je n'ai jamais pu oublier une seule fois. Peut être était-il vraiment malade, oui sans doute puisqu'il en est mort. Mais... Mais il avait raison, je n'ai jamais été sa femme. Je ne m'appelle pas Madeleine mais Marie. Madeleine était ma sœur jumelle. Nous avons été séparées à la naissance, les temps étaient durs et nos parents ne pouvaient subvenir aux besoin de deux enfants, ils m'ont vendus. Mes nouveaux parents étaient aisés mais très croyants, j'ai été élevé durement sans amour là où les punitions étaient quotidiennes. Quand je suis tombée amoureuse d'un garçon noir ils m'ont chassée de chez eux, m'apprenant aussi qu'ils n'étaient pas mes vrais parents et que j'avais quelque part une sœur. J'ai grandi seule en imaginant que ma vraie famille nageait dans le bonheur, je les haïssais mais plus je les haïssais, plus je m'en voulais de ressentir cela. J'avais peur de l'Enfer. Et un jour j'ai appris la mort de ma mère, ma mère biologique. J'ai fait la voyage jusqu'en Bretagne. Là bas j'ai rencontré ma sœur. Alors qu'elle rentrait seule du cimetière je me suis planté devant elle, je ne sais pas ce que j'espérais. Elle m'a regardé avec des yeux ronds, j'avais l'impression de regarder un miroir que mes larmes déformaient. Elle me dit "mais qui es tu?". Je me suis mise à hurler car je ne savais pas quoi lui répondre. Je n'étais personne. Alors je l'ai assommée et enterrée avec notre mère. J'ai décidé de prendre sa place. Je pensais que rien ne se remarquerait et que je serais enfin heureuse, que j'aurais enfin la vie méritée. Mais son mari semblait percevoir quelque chose, j'ai tenté vaguement de le droguer pour qu'il oublie ou au pire meurt, je n'étais plus à ça près... Et la suite vous la connaissez. C'est lui qui m'a empoisonné mais par un coup du sort j'ai survécu. Une punition sans doute. J'aurais voulu vous le dire avant. Bien sur tout ceci est infâme, je suis sure que vous vous dite la même chose. L'Enfer est là je sens ses flammes mordre mes pieds. Il n'attend que moi. Peut être me pardonnerez vous si je vous dit que je n'ai jamais pu dormir en paix et que je n'ai jamais été heureuse, sauf peut être le jour de notre rencontre...".
Je l'embrassai sur la joue et affirmai lui pardonner. Évidemment ce n'était pas à moi de dire cela, moi qui n'avais été qu'un témoin, mais j'aurais dit n'importe quoi pour que cette femme soit, ne serait-ce qu'un peu, apaisée. Je n'ai bien sur pas la certitude absolue que tout ceci soit vrai mais je vous en laisse seul juge.

3 commentaires:

vincent a dit…

la reine de la mise en abîme.
Sans doute quelques intéressés y comprendront quelque chose à tes sens cachés; sinon qui pourrait juger quoi que soit?

Mlle d'enfer(t) a dit…

J'ai souvent du mal à lire les longs textes sur l'ordinateur (on a tous des limites qui n'ont aucun sens)... Mais voilà, cette histoire m'a accrochée, je voulais en connaître la fin, absolument. Que dire d'autre à part que j'ai beaucoup aimé? (aimer n'est pas à moitié par chez moi)

Féebrile a dit…

Merci beaucoup surtout que je comprends pour les longs textes.