vendredi 18 février 2011

Boomerang

Mathilde et moi ne nous entendions plus depuis un certain temps. Elle me reprochait mes infidélités et moi son manque d'amour, et comme l'un entrainait l'autre la ronde était sans fin. Pourtant nous continuions à faire semblant pour notre fils, Evan, mais aucun de nous ne faisait l'effort que l'autre attendait et le divorce fut finalement proclamé. Mathilde voulu me faire payer d'avoir, selon elle, gâché six ans de sa vie. Elle fit en sorte d'avoir la garde exclusive d'Evan, expliquant au juge que, lors de vives colères, je la frappais. Malgré mes dénégations on ne m'accorda le droit de voir Evan seulement une fois par mois. J'étais anéanti. Je regrettais tout ces anciens moments, quand nous étions heureux tout les trois, je voulais reconquérir Mathilde mais il était trop tard, et si je continuais à insister elle menaçait de dire au juge que je la harcelais. C'était sans solution.
Comme je déprimais énormément, ma sœur m'invita en vacance chez elle. C'était une personne adorable mais un peu spéciale, elle ne mangeait pas de viande, vivait chichement et seule avec ses chiens à la campagne. Tout à fait l'opposé de ma vie parisienne, mais cela me fit du bien. Pour me divertir tout de même elle organisa un repas avec ses amis, tous aussi bizarres qu'elle, bien qu'il y en eu un qui me troubla plus que les autres. Il s'appelait Mike, avait la quarantaine mais déjà une barbe blanchâtre, de long cheveux poivre et sel attachés en queue de cheval et une figure atypique, marqué de diverses rides et crevasses, il faisait jeune et vieux à la fois, comme si son âme avait eu cent ans. J'espérais qu'il n'eut jamais touché à ma sœur, car il me faisait une drôle d'impression. Il avait passé le repas à me regarder intensément et, plus le diner passait, plus j'avais peur que ce soit moi qu'il voulu toucher... Après le repas, alors que tout le monde fumait autour du feu de cheminé, Mike m'emmena à l'écart pour parler. Il me dit, mystérieux:


« Je vous ai longtemps observé et je vous ai entendu. Votre colère, elle hurle, elle me bouleverse. Pourquoi croyez vous que les chiens vous fuient? Ils sentent, ça leur fait peur. Je voudrais vous aider, en toute amitié.
- Je ne sais pas pourquoi vous dites ça, il n'y a pas plus calme que moi et je crois que ça ne vous regarde pas de toute manière!
- Pourtant je ne peux qu'entendre, bien avant aujourd'hui, ces cris m'étaient parvenus, je ne suis pas venu ici par hasard... Voici un livre que j'ai écrit il y a longtemps, à la page 23 vous trouverez ce qu'il vous faut. »
Puis Mike s'était éclipsé, me laissant perplexe avec ce livre entre les mains. Je ne le revis pas au cours de la soirée. Ma sœur m'expliqua que c'était une vague connaissance, qu'il lui faisait peur mais qu'il faisait aussi une tarte au citron à se damner alors elle l'invitait pour manger.
Le soir dans mon lit, j'observais le livre que j'avais conservé. Il était vieux et sentait le renfermé. A la page indiquée par Mike était écrit « Comment obtenir ce que vous voulez et méritez, 100% de réussite ». La tournure était un peu grossière et tapageuse, cela me fit penser à ces annonces de voyants/vaudou qui promettaient milles choses impossibles en lançant os de poulet et poudre aux yeux. Néanmoins je continuais à lire, le chapitre expliquait la marche à suivre pour réussir un sort d'exaucement, il préconisait aussi de ne pas l'utiliser pour de mauvaises choses car le bien ou -donc- le mal était irrémédiablement renvoyé fois trois. Je ne croyais pas à toutes ces choses là mais je ne pouvais nier que ça me troublait. Était-ce par défi, curiosité ou désespoir que, dès le lendemain, j'allai acheter tout les ingrédients pour cette drôle de recette? Comment croire que quelques herbes, de l'encens et des bougies noires allumées un soir de pleine lune pouvaient changer une vie? Pourtant j'avais cet espoir fou, cette infime certitude que j'avais le pouvoir nécessaire pour modifier le court des choses. La nuit tombée je préparais tout, me moquant un peu, au passage, de ma bêtise. En récitant la formule dans une langue que je ne comprenais pas, je pensai tout à coup à Mathilde et à son égoïsme, la colère monta en moi, moi qui suis pourtant si posé. J'avais très froid et je sentais la haine me submerger à mesure que j'avançais dans le cantique. L'encens me faisait tourner la tête et brouillait ma vue. La flamme de la bougie vacillait et je ne voyais plus qu'elle. Elle brulait mon âme. Ma voix ne sortait plus, ma respiration se faisait difficile, j'aurais eu très peur si j'avais pu ressentir autre chose que cette colère malsaine. Je voulais que ça s'arrête, que cette colère s'arrête et ne revienne jamais. Et puis l'image d'Evan s'était imposé à moi et tout s'était calmé. Choqué, je rangeais tout à la hâte et jetais le livre faisant vœux d'oublier cette histoire. Je n'avais même pas eu le temps d'énoncer mon souhait.
Des jours passèrent, je quittai ma sœur, ses soupes aux légumes et ses chiens qui me levaient aux aurores. Je retrouvai Paris, le travail, la solitude et ce petit deux pièces encore vide de meubles où seul les dessins d'Evan donnait un peu de couleur aux murs. Pour moi, l'épisode de chez ma sœur était effacé, comme on efface les choses désagréables ou sordides, ainsi je ne fis le rapprochement avec la suite des évènements que bien plus tard. Donc, je n'y pensais plus quand la mère de Mathilde a appelé. Elle était bouleversée, Mathilde avait été emmenée à l'hôpital après avoir été renversé par une voiture encore non-identifiée. Sur le moment une petite voix en moi se dit "bien fait" mais une fois à son chevet, voir son visage meurtri me rempli de douleur. Son esprit était perdu dans ce qu'ils appelaient coma. Il ne retrouva jamais le chemin et Mathilde mourut deux jours plus tard. Mon chagrin fut grand, car même si nous avions fini par nous détester elle avait longtemps été mon amie et mon amour. Ma colère s'envola en même temps qu'elle, pour ne laisser que le regret amer. Evan me fut confié, il ne comprenait pas vraiment où était maman, alors je pleurais pour lui. Cependant, une fois la tristesse du deuil de Mathilde passé (et j'avoue un peu honteux qu'étrangement elle s'estompa vite), je pus apprécier et profiter du retour de mon fils à mes côtés. J'étais de nouveau pleinement heureux. Le voir se réveiller, parler, s'ouvrir au monde était un émerveillement. Je me sentais bien, je ne pouvais être plus comblé. Ce bonheur dura plusieurs mois où la vie fut remplis de rire et de tendresse sans douleur ni colère. Mais faut-il que tout se paye? L'univers n'oublie jamais, lui.
C'est en me réveillant d'un horrible cauchemar où plein de monstres étaient invités à manger des tartes au citron chez moi, que cette journée commença. C'était un dimanche, il pleuvait à torrent, sans doute la pire journée de ce début d'année. J'étais bougon et découvris Evan pleurant plus fort encore que les nuages, Boomerang, le chat que je lui avais acheté à la mort de sa mère, s'était enfui par la porte fenêtre. Ne sachant comment le consoler et comme il voulait sortir le chercher, je lui promis de le retrouver moi même. Une fois dehors, complètement trempé, je maudis ma promesse. A ce moment là nous venions de déménager en banlieue, pas très loin de la ville mais assez pour que le chat se perdit dans les dédales de dame nature, ce que je fis à mon tour, ne connaissant pas encore très bien le coin. J'avais bien sur oublié mon téléphone dans la précipitation, la pluie tombait toujours et le sol était une vraie patinoire. Soudain je vis Boomerang apeuré, je glissai en l'attrapant, mon bras amorti la chute d'un craquement sec. La douleur me paralysa un instant mais je pensai à Evan, au chat et me relevai. Je du abandonner le parapluie, mon bras droit étant inerte et tenant le chat dans l'autre. Ruisselant et mort de froid, j'ai bien cru que j'allais mourir là. Je déversais ma colère contre le ciel quand les phares d'une voitures apparurent. Une gentille vieille dame tint à m'emmener à l'hôpital de la ville pour mon bras. Malheureusement une fois là bas il y avait une file d'attente interminable. A bout de nerfs et inquiet pour Evan seul à la maison, je décidai de rentrer en taxi. Un seul voulu me prendre, l'homme avait une barbe et des cheveux longs grisâtres, il semblait un peu stone mais je fis semblant de ne pas le voir pour rentrer au plus vite. Il roulait rapidement malgré la pluie, parlait beaucoup, je n'écoutais pas, de loin il semblait me sermonner avec ses propos incohérents, j'étais soudain très las, je regardais les gouttes glisser sur la vitre, j'oubliais tout. Le paysage défilait à vive allure, nous étions bientôt arrivé. Soudain dans un virage prit trop sèchement mon bras cogna la portière violemment. Je ne pu m'empêcher de hurler. Le chauffeur se retourna une seconde. Une simple seconde qui suffit à une ombre, qu'il ne pu voir et éviter, de fondre sur la voiture. Il la percuta dans un fracas avant de faire crisser ses pneus. La peur m'étreignit. Je sorti en trombe au moment même où la pluie finissait son déluge. Les bras disloqués, les yeux tournés vers le ciel, le ciré jaune maculé de sang et de boue, mon fils gisait sur la route. Le taxi s'empressa de disparaitre avec le chat encore à l'intérieur. J'aurais du être en colère si j'avais pu ressentir autre chose que ce vide absolu qui m'aspirait alors. J'eus beau attendre qu'une autre voiture passe pour me jeter à elle, jamais plus personne ne vint.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

j'étais tellement prit ds le texte qu'au moment final j'ai failli vomir

Anonyme a dit…

Cette histoire est bouleversante et terriblement bien ficelée.
Je me posais simplement cette question : les prénoms des personnages ont ils une signification particulière ?

Bonne continuation mademoiselle .

Féebrile a dit…

ahaha premier anonyme, enfin désolé, ce n'est pas drôle d'avoir envie de vomir
deuxième anonyme, pour les prénoms, à part quelques fois, ils n'ont pas de significations particulière, juste que je les aime bien.