mercredi 24 novembre 2010

L'expérience.

Cela faisait trois mois que j'étais au chômage quand mon téléphone sonna enfin. C'était une société du nom d'Humbert Institut, patronyme donné par son créateur en 1951. Je n'avais pas postulé pour cet emploi mais ils avaient eu vent de mon profil grâce à une personne qui m'avait conseillé à eux. Je ne sus jamais qui. Le mardi suivant j'avais rendez-vous là bas pour un entretien, je dus partir très tôt car l'institut était très éloigné de la ville, il était même au milieu de nulle-part, une seule petit route y conduisait, mais sur le parking de nombreuses voitures étaient garées, cela me rassura un peu. Le directeur, qui se nommait lui aussi Humbert, m'accueillit avec sourires et attentions.
"Très chère Placide, avez vous fait bonne route, avez-vous trouvez facilement? Il est vrai que l'Institut est un peu loin de tout, mais vous comprendrez vite pourquoi." Nous montâmes à son bureau et je fis ma présentation habituelle, tremblant légèrement mais sans faire d'erreur. Je postulais ici pour une place d'homme de ménage et de gardien, c'était mon activité depuis 20 ans. Le directeur sembla très content.
"Chère Placide, j'ai déjà lu votre dossier avant votre arrivée et je ne suis pas du tout déçu. Vous semblez tout à fait correspondre à ce que nous recherchons, mais néanmoins avant que vous n'acceptiez, je dois vous expliquer certaines choses. Évidemment on pourrait se dire que comme vous n'êtes "QUE" homme de ménage vous n'avez pas besoin de savoir ce que nous fabriquons ici, mais j'ai toujours pensé que le mystère amenait la curiosité qui amenait les problèmes, c'est pourquoi Placide, je souhaite être tout à fait transparent avec vous. Contrairement à ce que nous annonçons, nous faisons ici des expériences psychologiques sur les êtres humains. En gros, nous étudions nos semblables et vendons nos résultats aux marques, au gouvernement etc... Il y a 13 salles dans tout le bâtiment (je ne compte pas le self, les toilettes et la salle d'accueil et de repos), dans ces 13 salles il y en a environ, chaque jour, les 3/4 d'actives où se déroulent une expérience. Chaque matin un bus arrive de la ville avec à son bord des personnes, consentantes et payées, que nous appelons, dans le jargon, "témoins" suivi de leur numéros, il y en a parfois dix, parfois un seul par salle.
- Quelles genre d'expériences faites vous? osais-je

 - Tout ce que l'on nous commande et qui est humainement faisable." Il n'en dit pas plus et me fit visiter le bâtiment, tout le rdc était réservé à la "détente": lavabo, self, salle de repos..., au premier, les 13 salles à la suite des unes des autres, et au dernier étage les bureaux du directeur et de tout les employés qui en avaient besoin d'un.
"Il y a exactement 26 employés (sans compter vous et moi), comme vous pourrez le comprendre il y en a deux par salle, il est toujours bon d'avoir deux avis sur une question, quand ils n'arrivent pas à se décider, ils me demandent. Ce sont tous de grands chercheurs et altruistes de surcroit. On pourrait croire qu'étudier les hommes rend aigri mais pas eux, oh non pas eux, Placide. Il se peut que pendant votre travail ils vous ignorent, mais ils n'ont pas le droit de parler à des gens en dehors de l'expérience, comprenez. Ce que nous faisons est très sensible et doit rester discret. Il n'y a donc qu'une contrainte si vous nous rejoignez: ne parler de l'institut à personne, c'est très important de respectez cette règle, car sinon nous serions obliger de nous séparer de vous... Alors qu'en dites vous Placide, rejoignez vous l'institut Humbert?
- Je commence quand?" Humbert parti dans un grand éclat de rire et l'entretien fut fini.
Mon travail là bas était simple, je commençais à 6h30, nettoyais les salles de tests et tout ce qui s'y trouvait jusqu'à 8h-9h, avant que les témoins arrivent. Puis le soir, quand tout le monde partait, je faisais les pièces communes et les bureaux. Je dormais sur place dans une pièce spécialement pour moi. Je rentrais chez moi la journée (ou je me promenais aux alentours de l'institut selon mon humeur) et le week-end. Ce travail, bien qu'un peu fatiguant, me convenait parfaitement, j'étais fort bien payé, le directeur était avenant et ma foi, les employés me fichaient la paix. J'engageais parfois la conversation avec certains "témoins" même si les chercheurs en étaient toujours très fâchés "il est INTERDIT de parler avec les témoins et surtout pas des expériences" disaient-ils. Je me rendais compte que tout cela sortait un peu de l'ordinaire. Je voyais les témoins arriver mais je n'étais jamais là pour les voir repartir. Et puis les salles d'expériences émettaient toujours de drôles de sons, des bourdonnements incessants que j'imaginais encore entendre la nuit tellement ma tête en était pleine. Oh et parlons en de la nuit, les première fois impossible de dormir. Il n'y avait personne d'autre que moi dans cet établissement, certes seulement pendant une poignée d'heures, mais cela suffisait à me faire dresser les cheveux sur la tête, je ne suis pas peureux pourtant, mais tout ce vide, ces bruits et qui sait quelles expériences il se passait là haut, l'imagination allait bon train. Et puis je me suis habitué. Un mois est ainsi passé sans problèmes majeurs. Mais un mardi l'ambiance changea subrepticement, le directeur et les employés parurent plus stressés. "Nous sommes sur une grosse expérience, m'expliqua Humbert sans son sourire habituel, je ne peux vous en dire plus, mais surtout n'adressez la parole à aucun témoins et n'entrez pas dans la salle 13". Quelques autres semaines passèrent où tout était un peu plus pesant chaque jour, puis un soir, alors que je reprenais le travail, j'entendis du bruit au premier, évidemment je suis monté voir, tout le monde étant censé être parti. Je ne vis personne mais on me tira alors le bras. Je sursautais mais le jeune homme me pria de ne pas crier: "Je vous en pris, ne criez pas, je ne vous ferais pas de mal, aidez moi, nous devons partir d'ici au plus vite". Mais avant qu'il ai pu en dire plus ou que j'ai pu réagir à sa supplication, un des chercheur et le directeur sont arrivés en courant: "VOUS, tonna ce dernier, vous n'êtes pas censé quitter la salle 13!". Ils le ceinturèrent et le ramenèrent à l'intérieur. "Vous n'avez rien vu" me lança t'il avant de fermer la porte, à clef.
Le lendemain matin très tôt, j'abandonnais tout espoir de pouvoir dormir un peu et me préparai pour le travail. Toute la nuit j'avais pensé à cette salle 13 et à cet homme, toute la nuit j'avais tourné et retourné la seule phrase qu'il m'ait dite. Cela m'avait tellement angoissé, déjà que l'ambiance ici avait beaucoup changé..., que je me dis qu'il serait mieux que je démissionne, mais avant je devais savoir ce qui se passait dans la salle 13. Bien que l'on me l'ai interdit, je me devais de vérifier. Le directeur m'avait enlevé la clef de la 13 mais il n'avait pas pensé au trousseau de rechange. Fébrile et avec mes produits ménagers en main (pour me donner une excuse au cas où) je pénétrais dans la salle. Elle était plongée dans le noir mais il y avait à gauche une dizaine d'écrans allumés, je n'ai pas percuté tout de suite mais en m'approchant je compris que toutes ces vidéos de surveillance, surveillait ma propre chambre et tout les endroits où j'avais coutume d'aller. La lumière s'alluma alors, surpris je fis volt face et découvrit avec horreur l'homme attaché au mur d'en face. Il leva lentement les yeux sur moi. "Vous?... Vous ne devriez pas être ici.
- Et vous que faites vous ici??
- Placide, oui je connais votre nom, je suis attaché ici et je dois observer les écrans nuit et jours, je dois VOUS observer. L'expérience est ainsi: Peut-on tuer un homme après avoir partagé son intimité et s'être identifié à lui. J'avoue que pendant tout ces jours à vous observer je me suis attaché à vous, je suis moi aussi solitaire, fou de boulot, j'aime aussi tremper mes biscuits dans le lait...
- Vous voulez dire que vous êtes là pour me TUER??"
La voix du directeur résonna soudain derrière moi:
- C'est exact Placide. Voici Temoin194, ou Eric si vous préférez, il vit avec vous, pour ainsi dire, depuis bientôt un mois. Notre expérience consiste à savoir si une personne qui s'est attaché à une autre et n'a eu qu'elle pendant un certain temps peut tout de même la tuer si sa propre vie en dépend.
- Mais, mais c'est horrible directeur! Vous êtes complètement fou! Je ne veux pas faire partie de cette stupide expérience!
- Hmmm, voilà qui est fâcheux, je suis gêné. Je vais vous dire un secret Placide, je vous aime beaucoup, vous me faites penser à mon père mais il y a beaucoup d'argent en jeu, les gens qui nous emploient sont très puissants, je ne peux annuler l'expérience... Cela dit, maintenant que vous la connaissez... Écoutez Placide, je peux, pour vous, falsifier l'expérience mais nous ne pouvons laissez le témoin194 leur dire la vérité, car il la leur dira, la seule solution, puisqu'ils veulent un mort, c'est que vous le tuiez Placide. Nous dirons alors que l'expérience a dérapé, comme parfois.
- Mais vous êtes réellement complètement fou, il y a surement d'autres solutions!
- Vraiment Placide, j'en suis désolé, il n'y en a pas, si vous ne le faites pas je serais obligé de libérer le témoin194 et lui ordonner de vous tuer. C'est votre seule chance, je ne peux pas prendre d'autres risques pour vous. Ma vie et mon travail aussi sont en jeux ici.
- Mais, mais enfin il ne me tuera pas!
- Si, cracha l'homme, vous ou moi, même si ça me dégoute, le choix est vite fait, je ne veux pas mourir, ma femme et mes enfants m'attendent!
- Vous voyez, dit le directeur, vous ou lui, lui n'hésitera pas."
Pendant qu'il disait cela, tout les chercheurs s'étaient regroupés autour de moi et Eric, silencieux, derrière leurs petites lunettes et leurs bouches grimaçantes. L'un d'eux me tendit alors un pistolet. Je me senti complètement acculé, je ne veux pas justifier mes actes, mais je n'arrivais plus à réfléchir correctement, le bourdonnement résonnait encore et encore dans ma tête, il ne semblait n'y avoir qu'une seule solution. Je devenais fou. Cette situation était trop loin de ma réalité. Le pistolet était dans ma main, le cœur de l'homme encore dans sa poitrine. Mais soudain je me suis écroulé, je ne pouvais pas faire ça.
"Je ne peux pas, tuez moi donc." Un silence pesant se fit puis quelqu'un applaudi, les autres le suivirent, un autre siffla, l'homme attaché poussa un gros soupir.
"Bravo, me lança le directeur, bravo Placide!" Devant mon air interloqué et mes yeux embués, il continua.
"N'ayez crainte et soyez fière de vous, vous avez réussi l'expérience Placide, ou devrais je dire témoin193! Vous n'avez pas compris? Depuis le début c'était vous l'expérience!" Il me tendit la main, avec un large sourire, pour m'aider à me relever, on détacha l'homme et l'un des chercheur me dit les larmes aux yeux: "Encore bravo monsieur, vous êtes le premier à réussir l'expérience, puis il ajouta, le premier sur 99."

4 commentaires:

Laurel a dit…

Très chouette histoire.
On a envie de connaître la fin. Bravo!!

Jaune Anis(m) a dit…

L'écriture est agréable et fluide et l'intrigue scotche littéralement. Bien qu'ayant connaissance de la célèbre expérience dont il est question, je n'ai pas fait le rapprochement avant qu'elle soit clairement révélée. La chute, que j'ai eu la présomption de croire avoir deviner est contre toute attente surprenante. Étant pourri en calculs, il me reste un mystère à découvrir. Même si "la clé du mystère au chocolat" n'est pas algébrique.

"Bravo, merci et bonne continuation !"
-un consommateur hautement satisfait.

Isabelle a dit…

Merci à vous deux.

Petite question pour Laurel: quand tu dis que tu as envie de connaitre la fin, c'est au cours de la lecture ou quand tu as fini le texte en ayant l'impression qu'il n'y a pas de fin?

Petite question à Jaune Anis(m): tu parles de quelle célèbre expérience? Je me suis inspiré pour ce texte de l'expérience Milgram mais cependant elle n'est du tout pareil, parlais tu de celle là ou existe il une identique à "la mienne"?

Laurel a dit…

Au cours de la lecture, je voulais dire.
C'est efficace et on accroche. Bravo!