lundi 28 juin 2010

François S. thanatopracteur, photographe et meurtrier


Photographier les morts. Cette obsession avait débuté le jour où Lili était morte. C'était il y a maintenant dix ans, j'ignorais alors qu'elle était malade. Au bout des premières photos et même des premiers regards, je sus que j'avais enfin trouvé ma muse. Durant les jours qui suivirent toutes les idées, toutes les images, tout les rêves que je faisais, étaient hantés par son visage. Fort heureusement, pour une raison qui m'était encore obscure, elle désirait être prise en photo un grand nombre de fois. Elle m'avait aussi supplié de pouvoir assister aux développements. Elle m'avoua, plus tard, qu'elle n'avait jamais été aussi bien que dans cette pièce noire avec moi, à deviner mes mouvements, à sentir ces odeurs chimiques, pour à la fin voir l'image apparaitre sur le papier. Il m'était difficile de penser qu'elle faisait ça par narcissisme, maintenant je sais qu'elle désirait simplement fixer le temps, fixer son image et, par la suite, et plus égoïstement, pour que je ne l'oublie pas. Et en effet, je n'ai jamais pu oublier, je la sentais toujours derrière moi dans cette chambre noire.
Elle est morte au studio, un jour de mai. Elle était de très mauvaise humeur ce jour là, je n'arrivais à faire aucune bonne photo, la chaleur des flashs et la fatigue ont fait que je lui ai crié dessus violemment et c'est à ce moment là qu'elle est tombée. Avant de réaliser ce qui se passait, j'avais continué à prendre des photos d'elle. Puis, quand je compris réellement qu'elle ne se relèverait plus, j'ai appelé l'ambulance. Tout ceci c'était passé dans une sorte de brouillard flou, je fus emmené avec l'ambulance car un malaise me prit quand ils enlevèrent son corps.
Mon chagrin fut immense. Je mis des mois avant de développer les dernières pellicules d'elle. Je fus surpris quand les images apparurent, car j'avais alors oublié que j'avais continué à prendre des photos. L'une d'entre elles me bouleversa. C'était Lili, une fois tombée, son visage en gros plan, ses yeux et sa bouche ouverte, jamais je n'avais fait de photos aussi belle et puis il y avait aussi comme un flou derrière elle, comme si j'avais réussi à capturer son fantôme. Capturer pour toujours. Cette photo fut une telle révélation, je sus que jamais je ne pourrais faire mieux, jamais je ne pourrais retrouver une telle profonde beauté sur n'importe quelle femme, en vie ou non.

 A partir de ce moment là, je m'intéressai beaucoup à l'au delà, aux fantômes, à la mort. La photographie continuait bien sur à avoir une place importante dans ma vie mais je ne prenais plus rien car plus rien n'avait d'intérêt à mes yeux. Lili me manquait mais la seule photo que j'aimais regarder était celle de son trépas. Parfois j’espérais n'avoir jamais appelé l'ambulance pour garder son corps et continuer à admirer sa beauté froide, son éternel sommeil, la prendre encore et encore même si je savais que son âme ne pourrait plus jamais apparaitre. Tout naturellement j'abandonnais mon boulot alimentaire pour apprendre la thanatopraxie ou l'art d'embaumer les morts. J'avoue qu'au début ce fut plus difficile que je ne l'avais imaginé, je du me replonger dans des études compliquées, bien loin de mon cursus d'étudiant, avant de pouvoir commencer à apprendre la pratique. Je fus au départ déçu par l'aspect des corps. Ils n'étaient pas tous beaux. Il y avait des très vieux, des accidentés, et des gens qui durant leur vie avaient été ternes et qui l'étaient resté une fois mort. Parfois seulement une fleur à recoudre parmi ces masses visqueuses. Mais, au fil du temps, mon œil évolua ou s'aiguisa je ne sais pas, et je pus déceler la petite beauté de chaque corps, même quand cela ne ressemblait plus qu'à un tas rose pale et rouge sang sans forme. Quand l'occasion se présentait (quand on me laissait seul un instant par exemple), je sortais mon appareil et prenais le plus de photos possible. Parallèlement à ma nouvelle activité j'avais repris les séances photo, abordant le thème de la mort. Cela attirait beaucoup les femmes. Néanmoins, je me sentais incomplet dans mes deux activités. Un certain esthétisme faisait défaut à mes photos prises en thanato et il manquait un peu de réalisme et d'émotion à mes photographies studio. Je me sentais frustré et toujours éternellement seul. J'aimais ce que je faisais et l'on me complimentait de toute part mais il manquait quelque chose, il manquait l'âme, il manquait Lili. C'est ainsi tourmenté que je rencontrai Nora, une allumée complètement suicidaire. Elle avait vu mes photographies de fausses mortes et voulait en faire partie. Chose que je ne faisais jamais, je lui ai proposé un rendez-vous avant la séance. Le courant est bien passé, nous sommes resté ensemble toute la nuit. J'avoue aussi qu'elle me plaisait bien. Au bout de quelques verres je lui ai livré mes tourments et elle les siens. Elle m'avoua sereinement vouloir se donner la mort très prochainement et plutôt que les paroles en l'air d'une jeune fille déprimée il s'agissait d'une décision pensée, réfléchie pendant plusieurs années pour être enfin prise quand il fut sure que rien ici ne pourrait lui convenir. Elle me fit penser à Lili. Mais aussi un peu à moi. Sans y réfléchir vraiment je lui demandai si je pouvais prendre des photos avant, pendant et après sa mort. Cette idée la fit rire mais ne la dérangea pas. Au contraire, elle y avait déjà pensé sans oser s'avouer une envie pareille. Deux semaines plus tard et après un long baiser d'adieu elle mourut devant mon appareil. Je n'avais pas regardé avec mes yeux mais seulement à travers lui, par pudeur ou peut être pour ne pas voir la folie et la tristesse de la situation. Le soir même, je développais la pellicule. Sur le lot, plusieurs photos étaient vraiment merveilleuses, surtout une, un portrait de loin où l'on voyait cet étrange même flou que sur la photo de Lili. Et même sans ce flou, son visage était bouleversant, ses yeux renvoyaient le vide, le vide auquel on peut tous s'identifier, ce vide que l'on porte tous plus ou moins au fond de soi et qui ressurgi de temps en temps quand, l'espace d'une seconde, on est lucide sur son existence, sur l'existence du monde. Qu'on sait.
Le hasard fit que c'est moi qui embauma Nora. Je pris un soin tout particulier pour elle. Mon collègue me dit alors cette phrase qui me fit tristement sourire: "François on pourrait dire que ce que tu fais c'est de l'art". On pourrait oui.
Toujours plus reclus dans mon imaginaire et ma solitude je vins à l'évidence que pour arriver à faire une photo qui me comblerait parfaitement il fallait photographier des femmes expirant. Je me mis discrètement en quête de modèles mais pas facile de retrouver des gens comme Nora, prêts à faire ce dernier don de soi. A contrario de plus en plus de femmes venaient pour mes "fausses mortes", elles louaient le réalisme de certaines de mes photographies (sic) et voulaient des photographies d'elles avec la même intensité. Je devrais les tuer pour satisfaire leurs désirs, me dis-je, mais leurs vanités m’écœuraient et leurs beautés en étaient proportionnellement fades. Et puis tuer n'était pas une chose facile, à notre époque. Je recherchai alors parmi les paumés, les malades, la beauté, le quelque chose en plus qu'avaient Lili ou Nora. Deux jeunes filles firent l'affaire, une mourante et une droguée, je pus capturer leurs âmes et leurs beautés éteintes, certain d'en plus leur rendre service en mettant fin à leur vie de calvaire. Quelques prostitués suivirent. Pour ne pas abimer les corps j'utilisais un poison fulgurant. Mélange de produits pour le développement photo et d'autres utilisés pour l'embaumement. Je gardais certains corps quelques temps, m'offrant des mises en scène où tout était plus facile à gérer. Cela dépassa peu à peu la simple envie de capturer l'envol de l'âme. Car, si les personnes étaient source de soucis et de déceptions, les morts eux étaient d'une docilité et d'une douceur sans fin.
Malheureusement, mon ambition me mena à des femmes dont la disparition fut remarquée. Il ne fallu que quelques semaines avant que l'on ne découvrit mon activité et mes cadavres. Les gens qui, quelques jours avant, m'acclamaient comme un génie de la photographie, me regardaient aujourd'hui comme un monstre, une horreur, un homme qui n'en est plus un, qui a perdu son cœur et sa conscience. Il est vrai que je m'étais un peu laissé emporter dans ma quête de perfection, mais tout ce que j'avais fait n'était pas sans cœur ni sans conscience. Et croyez le ou non, des années après mes photographies sont parmi les plus connues au monde. Certains débattent encore et encore pour savoir si j'étais un génie, un fou, un monstre ou tout ça à la fois.
Moi, dans la pièce noire où je suis maintenant, je regarde Lili, Nora et les autres, comme des milliers, des millions de gens l'ont fait et je me dis qu'elles ont atteint l'éternité. Que, non, je ne les ai pas tuées mais qu'au contraire je les ai sauvées.




(ancienne photo avec Lizzie)


4 commentaires:

Anonyme a dit…

Félicitations, c'était captivant !

CENTiNEX a dit…

Trop trop bien quoi.
On pourrait en faire un bouquin.

Héroysa a dit…

Je trouve ce texte captivant et la photo magnifique. C'est vraie que souvent les mort renvoie une douceur extrême. Je me rappelle avoir vue le site d'une photographe qui allait dans les morgue et sont travail était ou est juste sublime. En tout cas félicitation.

▲ FLO FEAT ▲ a dit…

bouleversant, tout difficilement ...