mercredi 11 novembre 2009

L'amour bancal de lord Sheperd

Alice se trouvait face à moi les yeux emplis de folie.
"J'y ai cru tout ce temps, me dit-elle, mais tu ne peux que feindre d'aimer, tu m'as donc toujours menti, j'ai compris, te voilà démasqué, ta laideur me brule les yeux.
- Et toi, n'es tu pas aussi tordu que moi?
- La faute à qui??"
Elle courut à mon armoire et prit le revolver qui s'y trouvait, son corps tremblait tel un fantôme en transe, elle retint sa main un instant et me regarda avec des yeux suppliants, ne me voyant pas réagir, elle tira. Son corps tressaillit encore quelques secondes puis enfin ce fut le silence. Je l'ai observé sur le sol, son visage était redevenu paisible, sans cris et sans plis, sans hargne. Alors, je suis tombé pour la deuxième fois amoureux d'elle. J'ai pris son corps inerte et soudain si léger, pour le déposer sur le lit, le sang se répandait telle une trainée de poudre, laissant d'amusants labyrinthes sur le sol et sa robe. Je me suis couché près d'elle et j'ai enlacé son corps encore chaud. Elle avait tord quand elle disait que je ne l'avais jamais aimé. Elle n'avait pas compris, oh non. Même si j'ai pu dire le contraire, je l'ai aimé, certes à ma façon, d'un amour surement plus fort que le sien pour moi.
Tout avait commencé une nuit à cette soirée du comte P., je m'y étais rendu pour trouver de nouvelles
personnes pour mon cercle, elle, avait accompagné à contre cœur sa cousine qui rêvait de soirée et de rencontres. Elle passa la nuit assise dans un coin à regarder le bout de ses pieds et à éconduire quiconque l'invitait à danser ou engageait la conversation. Je séduisis sa cousine et appris beaucoup de choses sur elle. Alice avait 17 ans à cette époque, jeune, fraiche, innocente, pieuse. Je me souviens encore de ses longs cheveux blonds ondulés, de sa bouche si rouge et de cette grosse croix doré qui pendait autour de son fin cou. Elle était belle bien sur mais cela m'était secondaire. Ce qui m'ébranla au plus profond de moi c'était sa peur dès que quelqu'un approchait et malgré tout cette douceur, cette candeur dans son regard. Je sus alors que je devais la conquérir, la posséder, la transformer, l'éduquer, j'étais si curieux de voir quel genre de monstre pouvait cacher cette jeune fille, que je ne pouvais m'empêcher de rire et de ressentir ce désir qui monte jusque dans la bouche. La tâche pour l'approcher fut ardue, on pouvait croire qu'elle donnait sa confiance aveuglement, et ce n'était pas faux, mais le lien que je voulais tisser avec elle était beaucoup plus profond et ce chemin là était muré. Petit à petit je l'apprivoisai, au début je lui écrivis beaucoup, quand je la croisais à des soirées je n'allais pas lui parler, je ne faisais que la fixer et quand son regard allait croiser le mien je détournais la tête, mais assez tard pour qu'elle comprenne que je l'observais. Au final (comble de la jouissance!) ce fut elle qui m'aborda, elle me dit qu'elle m'avait reconnu, qu'elle avait bien reçu mes lettres et que cela l'avait touché.
A partir de là, je me mis à changer du tout au tout, moi si impatient et impulsif je m'arma de patience et de délicatesse. Il est vrai que je mis beaucoup d'énergie dans tout ça, je n'allais plus voir (ou très peu) mes maitresses, je ne buvais plus ni ne me droguais, ni ne me rendais aux soirées de mon cercle. Je ne pensais qu'à elle et à comment j'allais la conquérir. Mes amis ne me comprenaient pas, moi qui me lassais si vite, mais le jeu en valait tant la chandelle, de toute façon renoncer maintenant était hors de question. A cette époque justement mon cercle (que je ne fréquentais plus donc) fut dénoncé et le nom des membres trainé dans la boue, ce fut d'ailleurs Alice qui me l'appris lors d'une de nos conversations, n'oubliant pas de me dire tout le dégout qu'elle éprouvait pour ce genre de personnes et que j'étais le seul homme gentil qu'elle connaissait, ce jour là j'ai ri bien fort.
Pendant près d'un an et demi nous nous rencontrions quasiment chaque semaine. Elle disait à ses parents qu'elle allait à ses cours de piano. Je lui avais suggéré ce petit mensonge et j'étais très fier de ce léger avant gout. Je prenais un plaisir inouïs à voir son mur perdre pierre après pierre et sa confiance grandir. A ses côtés je me sentais m'adoucir alors il fut temps enfin de lui avouer mon amour, comme je l'avais prévu elle paniqua mais je sus la rassurer, lui dire que si elle avait pu me faire confiance jusque là elle pouvait continuer. Je faillis m'étrangler de bonheur quand elle me dit qu'elle m'aimait aussi (depuis le début!!). J'avais réussi, je voyais l'amour dans ses yeux, je voyais sont mur écroulé, ses bras ouverts, il ne restait qu'à ouvrir le reste. Les premiers temps elle se refusa à moi, je lui expliquai alors que les hommes avaient besoin de cette preuve pour savoir qu'ils étaient aimés. Elle m'aimait déjà si fort, que, même si nous n'étions pas mariés, je la vis capituler, je jouis plusieurs fois tandis que ses larmes coulaient. Après notre première nuit je disparu une semaine entière, je sus par sa cousine qu'elle en fut malade d'inquiétude, je réapparu, abrégeant ses souffrances et ses doutes, lui expliquant que j'avais du me rendre au chevet d'un parent (c'était faux, je m'étais justement réfugié chez sa cousine). Son sourire revint. Après quelques temps de calme où l'on se voyait tout les jours j'espaçais mes visites à deux fois par mois, je la voyais souffrir de la distance et de la solitude (nous nous étions fiancé entre temps et elle habitait seule chez moi), mais elle supportait ça pour "nous". Après un de mes nombreux déplacements je lui avouai en pleur que j'avais pêché avec une autre femme, je tournai la chose tellement bien qu'elle ne dit rien, plus tard je me suis même amusé à ramener des femmes chez nous! Quasiment devant ses yeux je lui montrais ce que ces femmes faisaient pour me plaire. Comprenez le contexte, ses parents étaient alors morts de maladie et, comme ma maison était loin de la ville, elle ne voyait personne, son isolement et son attachement profond pour moi l'empêchait d'échapper à mon emprise. Dans la vie elle n'avait plus que moi comme repère. Moi et notre amour. Bien sur tout cela s'espaçait sur plusieurs années et avait évolué doucement, tel un lent poison qui se répand. Je me suis mis à m'amuser de nouveau, à la délaisser, voir l'ignorer, quand je la sentais proche du désespoir je redevenais l'homme attentionné et amoureux le temps de quelques semaines. Elle se rassurait et retrouvait son sourire. "Tu m'es aussi indispensable que l'air que je respire, je ferais tout pour toi" disait-elle.
Mon cercle dissout quelques années auparavant se reforma et nos rassemblements se déroulaient dorénavant chez moi. Alice compris peu à peu ce qui s'y passait. Je crois que mon éducation portait ses fruits car au bout de plusieurs mois elle demanda à y assister. Je voyais dans ses yeux cette lueur familière de peur mais qui laissait cette fois entrevoir de l'excitation. Ah, je fus si fier! Les membres furent très heureux de l'accueillir (souvenez vous elle était très belle, et avec toutes ces années difficiles, son visage avait pris un ton plus grave et profond), un couple particulièrement s'intéressa à elle, je leur fis comprendre qu'ils pouvaient faire d'elle ce qu'ils voulaient. Je me souvins sur le moment des mots qu'elle avait prononcé un jour dans le parc, racontant son dégout pour les gens comme eux, ce jour là le soleil la baignait de lumière, et maintenant elle était là, au milieu de ces gens là, cela me fit tant rire, je vis alors qu'elle m'observait, je cru à cet instant que son cœur avait compris mais elle suivi le couple. Les nuits suivantes je l'entendais sangloter et dire qu'on ne lui pardonnerait pas, mais elle revenait pourtant chaque semaine au cercle. Elle vécu quelques temps avec le couple et moi avec un garçon d'une vingtaine d'années, qu'il fallait finir d'éduquer. Puis Alice et moi avons emménagé de nouveau ensemble. Elle se droguait alors beaucoup et me criait souvent après. Elle se plaignait aussi sans cesse. Je me suis mis à la trouver bien laide. Mon intérêt pour elle s'est envolé et j'ai éprouvé une immense peine, j'avais atteint mon but mais mon cœur, que je croyais pouvoir se détacher facilement, n'arrivait pas à éprouver la moindre satisfaction.
L'expérience était terminée.
J'ai rompu avec elle il y a quelques heures maintenant et comme je la voyais encore attachée à moi et que cela me révulsait, je lui ai dit que je ne l'aimais pas, que je l'avais manipulé et façonné à mon image et que d'ailleurs elle n'était pas la seule, que j'avais plusieurs "enfants". Ainsi tout ce qu'elle avait fait pour moi était bâti sur un mensonge. Si elle avait été en verre je suis certain que j'aurais pu la voir voler en éclat. Maintenant elle est morte. Mais je n'arrive pas à la quitter. Je sais que d'autres enfants m'attendent, mais laissez moi encore juste un instant entourer de mes bras son maigre corps. Lequel de nous deux est mort?

Pendant un bref instant je n'aurais pas su répondre.



2 commentaires:

pierre le cornec a dit…

awesome story, though i admit the text translation was a bit off on some mots... so talented, isabel!

vincent a dit…

j'aime ce texte tout en étant dégoutté de sa possible nature schizophrénique